Emmanuel Rougier

Un portrait d’Emmanuel Rougier ; l’œil est vif, le visage est carré, l’homme d’action transparaît devant l’objectif du photographe.

TAHITI, le 28 avril 2016. Richissime propriétaire foncier, à la tête d’une flottille, battant monnaie, émettant ses propres timbres, l’abbé Rougier (1864-1932) a, sans doute aucun, été la figure la plus extraordinaire du monde missionnaire colonial. Celui qui ne souhaitait qu’évangéliser des indigènes devint, grâce à un héritage inattendu et à son sens aigu des affaires, l’un des hommes les plus riches de Tahiti et même du Pacifique Sud.
Emmanuel Rougier était un pur Auvergnat de souche, même s’il vit le jour le 26 août 1864 à la marge de l’Auvergne, dans le petit village de La Chomette, canton de Paulhaguet, en Haute-Loire. Ses parents, Benoît et Louise, très croyants, vivaient modestement, tout en rêvant de pouvoir acquérir un jour le château des Isles, ce qu’ils parvinrent à faire le 3 juin 1872.

Aux Fidji le jour de ses 26 ans

A huit ans, Emmanuel découvrait ce domaine des Isles où il se sentit vite au paradis, au milieu des bois et des champs. Sa passion : le braconnage (il posait des collets…). Ses parents l’orientent vers une carrière religieuse, mais il n’est guère inspiré. Il fait pourtant deux années de théologie au grand séminaire du Puy-en-Velay, puis part chez les maristes en Angleterre, avant de devenir prêtre en juin 1888, à presque 24 ans, dans la chapelle des Isles.
Le 27 juin, il embarque pour le compte de la Société de Marie à destination des Fidji avec Monseigneur Vidal, sur le navire “Le Calédonien”. Sydney, Nouméa, le voyage est long jusqu’au terminus, Suva, atteint par Emmanuel Rougier le 26 août 1888, jour de ses 26 ans. Cannibales, polygames, les Fidjiens ont la pire des réputations (pas toujours usurpée, il faut bien l’avouer). Mais Rougier est philosophe : “ plus ils sont dégoûtants, sales au physique ou au moral, plus je veux les aimer, je suis venu pour eux…” Chef Manuélé se dépense sans compter pour convertir à Dieu le plus d’âmes possible, au risque de finir mangé ou tué par les sbires des protestants wesleyens. Sur terre, sur mer, Rougier est partout, mais en 1898, il va voir plus grand encore : il organise, sur l’île de Pentecôte (actuel Vanuatu), une mission avec 50 convertis de Fidji. En deux mois, il fait plus que ses prédécesseurs en vingt ans.

Une cathédrale immense

De retour aux Fidji, il fait venir son père de France et entreprend la construction d’une cathédrale à Naililili : pierres de corail, vingt-cinq vitraux amenés de France, une grosse horloge, des cloches en bronze, rien ne manque : 47,50 m de long, 27,4 m de large au transept, 30,50m de large en façade avec deux tours (la cathédrale de Rikitea mesure 48 m de long sur 18 de large). Le monument est achevé et ouvert le lundi de Pâques 1905 (en avril), sa bénédiction ayant lieu le 6 mai 1906.
Un peu à la manière du père Laval aux Gambier, Rougier avait une âme de bâtisseur autant que de prêtre.
Mais dès 1904, sa vie va basculer : en effet, de Nouméa, un ancien bagnard, Gustave-Athanase Cécille, arrive plus mort que vif sur une baleinière. Emmanuel Rougier va recueillir, sans poser de questions, ce fils de bonne famille qui a mal tourné et qui a été condamné pour une désertion en Algérie, puis pour émission de fausse monnaie et enfin pour des broutilles liées à sa consommation d’alcool.

Une fortune tombée du ciel

En 1906, Cécille apprend qu’il a hérité d’une fortune très importante à la mort de son père : 900 000 Francs or. L’évêque, Mgr Vidal, sait les liens qui unissent Rougier et Cécille ; il lorgne, bien sûr, sur le magot, mais Cécille, à qui Rougier a trouvé une jeune épouse, Katarina Biaukula, 21 ans (Cécille a 62 ans), n’aime pas les manœuvres de cet évêque. Le 4 décembre 1906, au grand désespoir de Mgr Vidal, Cécille, qui se sait incapable de gérer la fortune paternelle, la confie à Emmanuel Rougier, moyennant une rente annuelle de 520 livres pour lui, puis, à sa mort, pour Katarina.
Après vingt ans d’un travail de forçat comme missionnaire “tout terrain”, vivant dans une grande pauvreté, Rougier décide de passer outre les états d’âme de Mgr. Vidal. Il accepte de gérer cette fortune tombée du ciel et de s’occuper de Katarina que Cécille abandonnera dès 1907 (l’ex-bagnard décèdera en 1913, à Maromme, Seine Maritime). Dès lors, si l’évêque interdit au père Rougier de célébrer la messe en octobre 1907, le prêtre ne cessera d’utiliser la fortune qui lui est confiée pour la faire fructifier. A son profit.

Achat de Fanning et Washington

En novembre 1907, une sombre affaire de mésentente entre associés aboutit à la mise en vente, aux enchères, à Suva, de deux îles, Fanning et Washington. Rougier n’hésite pas une seconde et se voit propriétaire des deux îles le 30 novembre 1907. Prix d’achat : vingt-cinq mille livres. Il a déjà acquis une belle propriété aux Fidji où il exploite aussi un marché, une boulangerie, des magasins….
L’abbé ne se rendra à Fanning, où l’on y prépare le coprah, qu’en août 1909. Sur place, il crée un magasin d’approvisionnement et, pour ne pas se faire voler par les responsables, il bat monnaie, des dollars en aluminium qui n’ont cours que sur ses deux îles. A Fidji, Rougier, qui fait des jaloux, n’a pas que des amis. Il faillit même perdre Fanning, pour un vice dans l’acte de vente, mais réussit à sauver son île. En 1909, il vend tout ce qu’il possède dans cet archipel, après avoir été exclu des maristes. Il est vrai que Katarina vit sous son toit et que cette cohabitation fait jaser… Avant son départ, il réussit un formidable “coup de fusil”, en acquérant des droits sur 12 000 hectares argentifères : il accorde des concessions minières qui lui rapporteront une fortune pendant des années, même loin de Fidji.

Achat de Christmas en 1913

En août 1909, les mines “tournant” à plein régime, Rougier quitte donc définitivement Suva avec Katarina Cécille ; direction Honolulu, où il achète un trois mâts pour effectuer des rotations entre ses îles et les ports où il vendra coprah, guano et phosphate. A cela s’ajoutent les nacres, les poissons et surtout les holothuries, que les Chinois payent à prix d’or. Occupé à mettre en valeur son petit paradis insulaire, Rougier voit déjà plus loin : il lorgne sur une autre île, encore plus grande, Christmas Island (316 000 hectares), aujourd’hui île Kirimati, au Kiribati (le plus grand atoll du monde).
Il s’y rend en 1912 et est conquis. Le 10 août 1912, il revend Fanning et Washington 70 000 livres et achète Christmas le 17 septembre 1913 pour le compte de sa société, la Pacific Cocoanut Plantation Ltd. (siège à Londres,). Il obtient du gouvernement anglais une autorisation d’exploitation valable jusqu’en 2001.
Avant de se lancer dans la grande aventure de Christmas, Emmanuel Rougier rentre en France, aux Isles. Il est relevé de ses vœux, devient prêtre libre et n’appartient plus à aucun ordre. En 1915 (il a déjà 51 ans), Rougier repart pour Christmas où tout est à faire. Il se fera accompagner de nièces et de neveux. Fin 1915, le prêtre quitte San Francisco pour Tahiti, où il a besoin de trouver un bateau qui lui permettra de transporter sur son île le personnel et le fret nécessaire à une implantation durable. Ce sera le Temoua Ahi.

31 mai 1916 : “fondation de Christmas”

De retour à San Francisco, il achète une superbe goélette, la Ysabel Mary, deux Ford qu’il apprend à conduire et il fait fabriquer ses propres timbres poste, fantaisie qui se révèlera être, plus tard, une source supplémentaire de revenus. La presse de “Frisco” a les yeux braqués sur celui qu’elle appelle le “prêtre millionnaire” et elle salue son départ pour Tahiti. Sur place, non sans mal, il embauche vingt-cinq Chinois et presque autant de Tahitiens. Le 31 mai 1916, Marguerite Rougier, qui accompagne son oncle, écrit : “Fondation de Christmas”.
En friche depuis 1905, l’île a besoin de bras, car tout est à faire. Maison, chapelle, baraquements, cases, hangars, entrepôts, la tache est immense. Il faut aussi cartographier l’île, baptiser ses secteurs, défricher, ne serait-ce que pour dégager des pistes praticables pour les Ford.
Rougier surveille tout, y compris le nombre de cocos que ses travailleurs boivent dans la journée : pas question de gaspiller la matière première du coprah, il y a suffisamment d’eau en réserve. Les hommes sont payés 100 Francs par mois, les femmes 50. Le magasin du prêtre fournit les vivres qui manquent, les médicaments sont gratuits.

30 hectares au Taaone, 12 000 dans la Papenoo

Dans un coin de l’île, exposé au vent, Rougier découvre un véritable cimetière de bateaux, qui s’avèrera être une mine de cuivre, mais aussi de bois de charpente et de construction. Pour que la vie de la petite communauté se déroule sans incident, le prêtre établit un règlement strict. En juin 1917, Christmas est habitable, carrossable et en exploitation. La carte mentionne des noms précis : Londres, Paris, presqu’île Cécille, Oasis, Pologne, Algérie…
Il effectue un nouveau voyage en France en 1917, d’où il repart avec deux autres nièces.
En juin 1918, Emmanuel Rougier trouve la propriété dont il rêvait à Tahiti, le Taaone (actuellement le commandement des forces armées et les terrains alentour, soit trente hectares plantés. L’ancienne demeure du directeur de la Banque de l’Indochine change ainsi de main pour 37 500 Francs.). A 54 ans, Emmanuel Rougier va jeter l’ancre définitivement à Tahiti, d’où il dirigera l’exploitation de Christmas qu’il inspectera régulièrement.
A Tahiti, on l’appelle l’abbé Rougier. Il parvient à passer à travers l’épidémie de grippe espagnole qui fait des ravages dans la population en 1918. Tous les matins, il se rend à Papeete pour y dire sa messe, dès 5 heures. Son frère, Stanislas, l’aide à gérer Christmas. En 1923, Rougier nomme son filleul Pierre-Emmanuel Rougier administrateur de son île. Il n’a que 23 ans, mais c’est un “bosseur”.

Contrebande d’alcool aux Etats-Unis

Devenu président de la Société des études océaniennes en 1924, Rougier a son bureau avenue Bruat ; il dit désormais sa messe au Taaone ; il est devenu le plus important propriétaire terrien à Tahiti, car outre le Taaone, il possède douze mille hectares dans la vallée de la Papenoo, associé à son ami Deflesselle, sans compter ses propriétés en ville. Très impliqué dans la vie locale, il est président de la Chambre d’agriculture des EFO en 1926, fondateur et président du syndicat d’initiative, du syndicat agricole et, bien entendu, membre du conseil d’administration de la colonie.
Pendant la prohibition, aux Etats-Unis, en 1931, Rougier n’hésitera pas à faire de la contrebande d’alcool avec l’un de ses bateaux, les cours du coprah ayant, entre temps, chuté. En fait, il louera son bateau à un contrebandier américain.
En 1932, il aura la joie de connaître son petit-neveu, Pierre Rougier, né en février de cette année. Mais il ne verra pas l’année 1933 ; une crise cardiaque le terrasse le 16 décembre 1932 à 69 ans, au terme d’une vie pour le moins extraordinaire…

Daniel Pardon

Lettre à Christmas Island

Sur cette lettre affranchie à Christmas Island, on voit qu’un double affranchissement EFO (à gauche) a été fait pour que le courrier arrive à destination, les postes ne reconnaissant pas les timbres du prêtre millionnaire.

Timbre émis par Rougier

Gros plan sur un des timbres émis par Rougier : les collectionneurs s’arrachèrent ces vignettes et les bénéfices tombèrent dans l’escarcelle du prêtre.

Volé par les Anglais !

Le neveu d’Emmanuel Rougier, Paul-Emmanuel Rougier, surnommé Emmanuel II, qui avait hérité de Christmas, en fut scandaleusement expulsé par le gouvernement britannique. Celui-ci affirma que l’administrateur du domaine avait déserté ses terres pendant dix ans, alors qu’il n’en était parti qu’en 1939, mobilisé à cause de la guerre. Il ne toucha, comme compensation, que 50 millions, somme dérisoire. Les Anglais voulaient l’atoll pour y conduire des essais nucléaires avec les Américains, ce qu’ils firent à partir de 1957.

L’héritage tahitien…
L’héritage “tahitien” de Rougier était considérable ; outre la vallée de la Papenoo (presque 13 000 hectares), il y avait le domaine de Taaone (30 hectares), la terre Tevairoa à Bora Bora (7 hectares), un trois mâts (le Maréchal Foch), sans compter les avoirs répartis dans quatre banques et les biens mobiliers ou immobiliers en France, notamment en Auvergne.
 
Et Katarina ?
Ex épouse du généreux Cécille, qui légua sa fortune à Emmanuel Rougier, la jeune Fidjienne Katarina ne quitta jamais l’abbé jusqu’à sa mort et des rumeurs circulèrent sur la nature véritable de leur relation. Des mauvaises langues assurèrent que le prêtre avait oublié son vœu de pauvreté en se lançant dans les affaires et qu’il aurait aussi oublié son vœu de chasteté. Des rumeurs qui n’ont jamais été étayées. Mais Katarina ne fut pas oubliée : à sa mort, Rougier lui légua 650 livres australiennes ; elle avait déjà hérité de 50 000 Francs à la mort de sa belle-mère, Madame Cécille.
On ne connut jamais le contenu de la lettre cachetée qui fut remise à Katarina après l’ouverture du testament de l’abbé… 
 
Sa tombe fleurie
La tombe de l’abbé Rougier se trouve sur le second pallier du cimetière de l’Uranie, à Papeete. Elle est en granit rose d’Auvergne, formée d’un caveau de huit places et d’une colonne de granit surmontée d’un Christ en croix. Aujourd’hui encore, cette tombe est régulièrement fleurie, preuve que l’abbé n’a pas été oublié. Il fut très généreux avec de nombreux amis et avec la mission catholique locale.
 
Tombe Rougier

La tombe majestueuse d’Emmanuel Rougier à l’Uranie. Plus de 80 après sa mort, elle est toujours fleurie (photo DP).

 
Source: Tahiti Infos